Journées du patrimoine 2014


Les léproseries à Lamure

Départ de la marche de la place de Lamure, direction le cimétière puis le grand Mazel.
A l’arrivée des marcheurs, les lépreux sortent de la maison (Guyot), en faisant sonner leur cloche.
Un lépreux : Nous sommes lépreux, braves gens, n’approchez pas.
Un lépreux : Nous portons la maladie et la mort sur nous.
Un lépreux : Nous sommes contagieux par nos mucosités, nombreuses, si elles vous touchent sur des plaies.
Un lépreux : Attention également à ne pas toucher nos objets souillés également par nos mucosités.
Un lépreux : La terre où nous vivons est souillée, et quelques insectes comme les punaises ou les moustiques peuvent vous infecter.
Un lépreux : Alors n’approchez point, vous qui semblez bons et généreux, et vous partirez sain de corps et d’esprit de cette rencontre.
Un lépreux : Au Moyen Age, on nous appelle les maysels. Vous comprenez alors que ce lieu ait été appelé Mazel.
Sort Griffon de l’Aubespin.
Griffon : Arrêtez vos bavardages, je vous prie, vous lassez ces braves gens qui arpentent nos chemins et ont d’autres envies que de voir vos tristes mines ou de recevoir vos postillons infestés. Arrière donc et obéissez à votre protecteur.
Les lépreux reculent et se rassemblent en bougonnant.
Griffon : Je suis Griffon de l’Aubespin, de la famille de l’Aubespin de st Amour qui a fondé le village de l’Aubépin au début du XIIIème siècle, en construisant une forteresse de marche à la demande de l’archevêque de Lyon pour s’opposer au comte Jean de Forez dont le château le plus proche était celui de Chatelus. L’histoire du Forez et du Lyonnais est une longue lutte de pouvoir entre l’église qui soutient le roi de France et les comtes du Forez qui sont parfois liés à la Bourgogne et donc à l’empereur germanique, parfois liés au roi de France. Je ne m’y retrouve pas moi-même. Mais l’Aubépin est vraiment à la frontière entre le royaume de France et l’empire germanique.
Un lépreux : Mon seigneur, nous, qu’on soit en France ou en Bourgogne, on s’en moque. On est toujours rejetés. On prétend même qu’on subit les peines du purgatoire de notre vivant.
Un lépreux : Mais vous avez été là, noble seigneur charitable, et avez eu pitié de nous en nous installant dans cette maladrerie en 1 285. Merci à vous, et que St Lazare, notre patron, vous préserve.
Griffon : N’oubliez pas dans vos prières mon fils, Hugues, qui vous a construit la chapelle, là-haut, qu’on dit de St Apollinaire, en l’honneur de ce saint qui fit, parait-il, un séjour et des miracles en ce lieu. Ainsi vous pouvez assister au culte et vous repentir de vos pêchés qui furent sans doute très grands pour avoir à subir de telles dégradations.
Un lépreux : Nous n’y manquons pas, noble seigneur, car nous ne pouvons pas entrer dans les villages, et donc entrer dans les églises, à l’exception du jour de Pâques.
Narrateur : Le temps passe, même quand on souffre et qu’on est rejeté par toute la société. Nous arrivons au XVème siècle.
Isabelle d’Harcourt : Bonjour mes amis. Je suis Isabelle d’Harcourt, je suis la fille de Jean VI, comte d’Harcourt, et de Catherine de Bourbon. Je suis l’épouse d’Humbert VII de Thoire villars. En fait, je suis sa troisième épouse. Il a été veuf deux fois. Mon époux s’est retrouvé à la tête de plusieurs seigneuries, dont celle de Riverie dont dépend le château de l’Aubespin. J’ai été conquise par ces terres et ces paysages et j’y séjourne souvent. Lorsque j’ai visité cette maladrerie, j’ai été prise de pitié par l’état de délabrement de ces personnes déjà durement frappées par le destin. J’ai eu l’autorisation de mon époux de protéger cette maladrerie et j’en ai même créé une autre à quelques pas d’ici, en 1 403. On parle ainsi du grand Mazel, en cet endroit, et du petit Mazel, un peu plus bas et parce qu’il y avait moins de lépreux.
Un lépreux : Quelle douce personne vous êtes, notre bienfaitrice. Vous avez apaisé nos douleurs. Et lorsque vous êtes morte, en 1 443, à l’âge de 72 ans, nous avons été abandonnés, sans aucune ressource.
Un lépreux : Nous avons dû laisser ces deux maladreries et rejoindre celle de St Symphorien le château.
Narrateur : Et oui, à St Symphorien, il y avait aussi une maladrerie. La place actuelle du Mézel en est un vestige. Mais il est grand temps de continuer notre chemin et de nous diriger, guidés par les lépreux, vers la chapelle de St Apollinaire, leur lieu de culte.
Les marcheurs montent en direction de St Appolinaire par le Prado.
Arrivé sur la départementale, vers la première maison, au pied du rocher.
Un lépreux : Cette maison renferme les lépreux en fin de vie. Ils ne peuvent plus se lever et attendent la mort en souffrant mille douleurs. Un de nous leur apporte à manger une fois par jour.
Un lépreux : Quand l’un d’eux meurt, on l’enterre là, dans ce carré de terre.
La cloche sonne.
Narrateur : Allons mes amis, l’office n’attend pas. Entendez la cloche. Elle nous appelle.
Tout le monde se dirige vers la chapelle. Seuls les lépreux y pénètrent.
Narrateur : Mes amis, laissons les quelques instants se recueillir seuls au son mélodieux d’un chant grégorien.
Chant grégorien. Un lépreux sort et invite tout le monde à entrer. Concert de musique médiévale par l'ensemble Xérénia..
A la fin du dernier morceau, Apollinaire ouvre la porte et entre dans la chapelle.
Apollinaire : Qu’est-ce que c’est que cette musique de sauvage ? Dans ma chapelle ! D’où par Dieu sortez-vous avec vos accoutrements d’Ostrogoths et vos instruments du diable ? Vous vous croyez sans doute au XVème siècle, par Dieu, mais nous sommes en l’an 518, oui, sous le règne du roi Sigismond. Je me présente : Saint Apolinaire, oui, St Apollinaire en personne. Et j’ai donné mon nom à ce lieu. Mais qui suis-je vraiment ? L’histoire est tellement floue. On dit que je suis l’évêque martyr St Apollinaire et que j’ai vécu ici en ermite au Vème siècle. Mais celui qui est nommé ainsi dans l’histoire, c’est St Apollinaire de Ravenne qui vécut au IIème et IIIème siècle et qui n’a jamais pu mettre les pieds ici. Et le siècle ne correspond pas. Qui suis-je donc ? Deux St Apollinaire ayant vécu au Vème siècle sont répertoriés officiellement. Sidoine Apollinaire, homme politique, écrivain, poète, et qui fut évêque de Clermont. Il ne serait jamais venu en ermitage ici. L’autre est né à Vienne en 453. Brillant sujet dont le père, évêque de Vienne, faisait des miracles. Il devient évêque de Valence et participe au concile d’Epaone, puis de Lyon, en 517, il en est même un des acteurs principaux. Mais les décisions prises ne plaisent pas au roi Sigismond. Et c’est là que la brèche s’ouvre et que je peux être celui-ci, car il est mis en exil plusieurs années, seul, dans un coin qu’on nomme, dans les textes de l’époque, la Sardinie. Et personne ne sait où est cette Sardinie. Et moi je vous dis que c’est ici, et que je suis l’évêque de Valence où j’y ai une cathédrale à mon nom. Je suis resté ici en ermite le temps de mon exil, continuant à faire des miracles en guérissant les gens d’ici. Voilà la vraie histoire, enfin pour ceux qui veulent bien y croire !
Narrateur : Merci très Saint Père. Vous allez nous guider sur la pierre que vous avez marquée de votre empreinte à l’endroit où vous aviez fait jaillir une source et où vous soigniez les personnes, et surtout les enfants, qui avaient du mal à marcher. Il y eu là de nombreuses processions, encore au début du XXième siècle. Et non sans résultats étonnants…
St Apollinaire : Foin de discours, allons y de ce pas. Et n’oubliez pas que vous pouvez mettre votre obole dans ce chapeau pour participer aux frais de ce beau concert.
Ascension jusqu’à la pierre, visite… et conte.
L’aveugle et le boiteux
Un pauvre homme qui habitait le hameau du Joly et qui avait perdu la vue depuis plusieurs années, allait, un après-midi d’été, sur le chemin qui menait au Grand Mazel, en tâtonnant avec son bâton.
Que je suis malheureux, s’écriait-il, d’avoir été obligé de laisser mon pauvre chien malade au logis ! J’ai cru pouvoir me passer aujourd’hui de ce guide fidèle. Ah ! Je sens mieux que jamais combien il m’est nécessaire. Voilà bien longtemps que je marche et je ne sais plus où je suis ni où aller pour retrouver le chemin du Joly. Et personne sur ma route pour m’indiquer le bon chemin ! Je crains d’être incapable d’être chez moi avant la nuit, et mon pauvre petit chien qui m’attend pour souper. Ah ! comme il va avoir du chagrin de ne pas me voir !
A peine avait-il dit ces paroles qu’il entendait quelqu’un se plaindre tout prêt de lui.
Que je suis malheureux ! disait celui-ci. Je viens de me démettre le pied dans cette ornière, il m’est impossible de l’appuyer à terre. Il faudra que je passe ici toute la nuit sur le chemin. Que vont penser mes pauvres parents ?
L’aveugle : Qui êtes-vous, vous que j’entends pousser des plaintes si tristes ?
Le boiteux : Hélas ! Je suis un pauvre jeune homme de Larajasse à qui vient d’arriver un cruel accident. Je revenais tout seul du village voisin où je suis allé voir une génisse. Je me suis démis le pied et me voilà condamné à coucher dans la boue.
L’aveugle : J’en suis bien fâché, je vous assure, mais dites-moi, je vous prie, si vous y voyez correctement, où nous nous trouvons, car je suis perdu.
Le boiteux : Ah ! Si je pouvais marcher aussi bien que j’y vois, j’aurais bientôt tiré mes chers parents d’inquiétude.
L’aveugle : Ah ! Si je pouvais y voir aussi bien que je marche j’aurais bientôt donné à souper à mon chien.
Le boiteux : Vous n’y voyez donc pas, mon cher ami ?
L’aveugle : Hélas non ! Je suis aveugle comme vous êtes boiteux. Nous voilà bien chanceux l’un et l’autre. Je ne puis pas avancer plus que vous.
Le boiteux : Avec quel plaisir je me serais chargé de vous conduire !
L’aveugle : Comme je me serais empressé d’aller vous chercher des hommes avec un brancard.
Le boiteux : Ecoutez, il me vient une idée. Il ne tient qu’à vous de nous tirer de peine tous les deux.
L’aveugle : Il ne teint qu’à moi ? Voyons, qu’elle est votre idée ? J’y tope d’avance.
Le boiteux : Les yeux vous manquent, à moi les jambes. Prêtez-moi vos jambes, je vous prêterai mes yeux, et nous voilà l’un et l’autre hors d’embarras.
L’aveugle : Comment arrangez-vous cela, s’il vous plaît ?
Le boiteux : Eh bien, prenez-moi sur votre dos, vous me porterez et moi je vous montrerai le chemin. De cette manière, nous aurons tous deux tout ce qu’il faut pour arriver à destination.
L’aveugle réfléchit un moment et demanda au boiteux s’il savait où ils se trouvaient en ce moment. Nous sommes tout prêt de la Fayolle, mon brave. L’aveugle réfléchit encore puis eut un large sourire.
L'aveugle : Je suis vieux et crains de ne pouvoir faire tout ce chemin jusqu’au Joly avec un solide gaillard sur mon dos. De plus, comment irez-vous ensuite jusqu’à Larajasse ? J’ai une autre idée. Je vais vous portez, certes, sur mon dos et vous allez me guider avec vos bons yeux. Mais nous allons nous rendre à St Apollinaire. C’est juste au-dessus. Et là, il y a le rocher…
Le boiteux : Vous y croyez, vous, à tout ce qui se raconte sur ce rocher ?
L’aveugle : Si j’y crois, petit mécréant ! Mais si j’ai ces jambes qui me portent et vous porteront tout à l’heure, c’est bien grâce à St Apollinaire. Tout petit, je n’arrivais pas à marcher comme les autres, toujours à quatre pattes, toujours à tomber dès que j’étais debout. A quatre ans, mes parents m’ont mené sur la pierre en priant tout le long du chemin. Je suis resté assis sur la pierre, juste sur l’empreinte du pied de notre cher saint homme, pendant une heure, et ma pauvre mère se tenait à genoux implorant le Seigneur. Au bout d’un certain temps, j’ai ressenti comme des picotements dans les jambes, une sorte d’énergie qui m’envahissait. Je me suis levé d’un bond, et devant les yeux ébahis de mes parents, j’ai sauté de pierres en pierres en poussant des cris de joie.

Le boiteux n’en croyait pas ses oreilles, mais il accepta la proposition de l’aveugle. Celui-ci s’agenouilla comme un chameau. Le boiteux grimpa aisément sur son échine et passa les bras autour de son cou. L’aveugle se releva péniblement. Ils se mirent en route aussitôt et comme ils avaient deux bonnes jambes et deux bons yeux, ils arrivèrent en un quart d’heure au pied du rocher de st Apollinaire. Le boiteux s’installa sur la pierre, posant bien son pied blessé sur l’empreinte pendant que l’aveugle, ressentant l’esprit des lieux, se remémorait son expérience heureuse.

Je ressens ces fameux picotements, dit le boiteux au bout d’un moment, tirant l’aveugle de ses méditations et ses prières. Il me semble que je n’ai plus mal. Et il faisait pivoter sa cheville vers la droite, vers la gauche, choses qu’il ne pouvait pas faire une heure avant. Il se leva, hésitant, posa le pied blessé par terre, y mettant petit à petit tout son poids. Et comme il ne ressentait plus aucun mal, il se mit à marcher normalement.

Le boiteux : L’aveugle, non seulement tu m’as prêté tes jambes, mais tu m’as prêté tes croyances et cela m’a remis d’aplomb. Je t’en remercie mille fois.
L’aveugle : Remercie plutôt St Apollinaire et souviens t’en ! Et maintenant, guide moi jusqu’au Joly, que mon chien attend son souper et que ce n’est pas le saint qui le lui donnera !

Au Joly, le boiteux, qui ne l’était plus, refusa de faire halte pour manger et pressa le pas pour que ses parents ne s’inquiètent pas trop de son retard. Et il avait tant à raconter !
C’est ainsi qu’en se prêtant un mutuel secours, ces deux pauvres infirmes parvinrent à se tirer d’embarras . Autrement, ils auraient été obligés de passer la nuit sur le grand chemin. Il en est de même pour tous les hommes. L’un a communément ce qui manque à l’autre. Et ce que celui-ci ne peut pas faire, celui-là le fait. Ainsi, en s’assistant réciproquement, ils ne manquent de rien. Au lieu que s’ils refusent de s’aider entre eux, ils finissent par en souffrir également les uns et les autres.
Quant à nous, en cet instant, nous qui ne sommes peut-être que des aveugles ou des boiteux, ne ressentons nous pas, sous nos chaussures, se mouvoir, onduler, au plus profond des sources souterraines, la grande vouivre d’Henri Vincenot venant de la Bourgogne profonde faire tressaillir nos certitudes et donner à ce rocher, d’un coup de langue pointue, sa magie et son mystère.

Narrateur : Nous allons maintenant redescendre à Lamure et notre périple dans l’histoire prendra fin pour cette année. A l’année prochaine pour de nouvelles aventures sur la roue du temps de Larajasse.