Journées du patrimoine 2015


L’Aubépin : Statue de Jeanne d’Arc / Guerre de 14 – 18

Rendez-vous devant l’église

Narrateur
Bonjour à tous et bienvenus à cette journée du patrimoine pendant laquelle nous allons vous faire vivre une époque et des évènements liés à cette époque.
Nous sommes devant l’église de l’Aubépin dont la construction a débuté en 1874 sur un terrain humide, presque marécageux. Elle devait remplacer l’ancienne église, datant du château qui se trouvait à l’emplacement de la cure, et qui était très particulière puisqu’elle avait un clocher en forme de cylindre. Elle avait été très détériorée au moment de la révolution et devenait dangereuse. Nous voyons bien le chemin de ronde circulaire qui entoure le groupe de maisons et qui entourait le château.
En 1874, nous sommes au début de la IIIème République née de la débâcle de la guerre franco-allemande de 1870. L’empereur Louis Napoléon Bonaparte est mort en exil. Cette défaite laisse un goût amer aux français. L’Alsace et la Loraine ont été rattachées à l’Allemagne et l’idée de vengeance est cultivée par de nombreux hommes politiques…
Nous sommes actuellement en 1914. Les nouvelles ne sont pas bonnes avec cette histoire du prince allemand qui veut monter sur le trône d’Espagne. Ca sent la guerre. Mais cela n’empêche pas le village de vivre sa vie quotidienne. Allons y faire quelques pas.

Direction la forge de Jean-Louis Plévy
En route, on croise une jeune femme qui pousse une brouette en bois chargée d’un bidon de lait.

Quelqu’un
Et bonjour, Berthe, tu vas où comme ça avec ton lait ?

Berthe
Je porte le lait de la traite de midi à l’oncle Claudius. Il fait le beurre pour toute la famille.


On arrive chez le maréchal. Un cheval est attaché. On voit la forge allumée et le maréchal qui frappe un fer sur l’enclume. Une odeur forte de corne brûlée.

Propriétaire du cheval
Ohé Jean-Louis, tout est prêt pour ferrer ….. Il s’impatiente le bougre.

Jean-louis (en s’avançant vers la sortie de la forge avec, au bout de sa pince, un fer rougi qu’il trempe dans un bac plein d’eau devant le public)
T’es ben pressé, aujourd’hui. Ce serait bien la première fois que t’aurais hâte d’aller au champ pour travailler. Bientôt fini les fers. J’y retourne.

Propriétaire
J’aime pas ce qu’on lit dans le journal. S'il faut partir à la guerre, on est beau. Laisser la mère toute seule, c’est la fin du domaine.

Jean-Louis
Pas d’bile. Tous ces politiques qui s’agitent, ils s’entendront bien par en-dessous. Et puis la mère, y’en aura bien quelques uns qui s’auront s’en occuper.

Propriétaire
Plaisante pas avec ça, Jean-Louis, tu lis pas le journal, toi, alors qu’est-ce que tu en sais ? Allez, pendant que tu finis, je vais m’en jeter un chez le Tienne.
On assiste à une partie du ferrage du cheval.
On part en entendant à nouveau le marteau sur l’enclume.
Au croisement de la route du Michalon, on rencontre une jeune fille avec des seaux.

Quelqu’un
Alors la belle, t’es de corvée d’eau cet après-midi. Tu veux laver ta frimousse avant les vêpres.

La fille
Tu ferais bien d’en faire autant. Tu pues le bouc à cent lieues, à croire que tes seaux sont tous percés !

Quelqu’un
Ah la garce, elle a du répondant et elle a pas froid aux yeux pour son âge. Mais c’est une brave fille qui travaille comme un homme.
On arrive devant le cordonnier au début de la route du Michalon.

Cordonnier
Bonjour bien mes amis. Laissez moi vous montrer un peu tous mes outils qui me servent à fabriquer de beaux sabots, de solides galoches ou de belles chaussures en cuir pour les dimanches.

Il montre les outils, explique à quoi ils servent et comment on s’en sert. Il montre les sabots et les galoches.
Colette Chavant lit son poême en mémoire de son oncle.
On entend des cris, des rires. Ce sont les femmes au lavoir.

Cordonnier
Elles en font du ramdam aujourd’hui. Je sais pas ce qu’il y a dans l’air, mais ça me dit rien qui vaille. Quand les discours des messieurs à redingote ressemblent à des bruits de bottes, faut se préparer au pire. Alors, elles ont bien raison de rigoler. Qui sait ce qu’on vivra ?

Dans la montée du lavoir, on voit un peu plus haut les femmes qui tape le linge. Elles chantent ensemble. On s’arrête pour les regarder et les entendre.

Une femme (qui crie du lavoir)
Ah ils sont beaux les promeneurs du dimanche. Heureusement qu’on est là pour leur laver leur linge, faire la bouille avec la cendre et taper leurs draps de lin. Dites, les filles, et si on allait leur taper leurs petits culs avec nos planches, ça leur ferait-y pas du bien, ça leur donnerait des couleurs.
Rires et exclamations des femmes.
On monte jusqu’à la fontaine où quelques vaches boivent et autour de laquelle des gens discutent (ils portent des seaux, une faux, un piochon…). Marie Thiollier est sur le pas de la porte de l’hôtel.
Arrive de la route de Ste Catherine un cheval qui tire une voiture et qui s’arrête devant l’hôtel. Une femme en descend.

Marie Thiollier
Bonjour. Madame Bertholon, je suppose. Bienvenue à l’Aubépin et à l’hôtel des Monts du Lyonnais. Je suis Marie Thiollier, je tiens cet hôtel avec ma sœur Victoire. Je vais faire porter votre malle dans votre chambre. (criant vers l’entrée) Claude et Adrien, Claude et Adrien, venez vite. (Ils arrivent) Portez la malle de Mme Bertholon, qui reste 15 jours chez nous, dans la chambre 4.
Claude et Adrien sorte la malle de la voiture et la rentre dans l’hôtel par la porte de côté.

Marie
Vous avez fait bon voyage depuis Lyon ?

Mme Berthollon
Oh, c’était un peu long. Dans la montée, le tacot ne va pas bien vite. Surtout, à certains endroits, le vent rabattait la fumée des machines vers les wagons et cette mauvaise fumée de charbon me faisait tousser. Déjà que j’ai toussé tout cet hiver avec le brouillard qu’on a eu le long de la Saône. Enfin, le docteur Jalabert m’a conseillé de venir ici pour me remettre.

Marie
Ce bon docteur Jalabert. J’espère qu’il aura le temps, cette année, de venir faire un petit séjour parmi nous. Il est tant dévoué à ses malades. Mais il a raison, vous verrez. L’altitude rend l’air si pur et vigoureux que vous serez remise tout-à-fait.

Mme Berthollon
Je l’espère, je l’espère. Mais je voudrais me reposer un peu de la route, conduisez moi, je vous prie, à ma chambre.

Marie
Bien sûr. Allez, père Imbert, merci pour la course.

Père Imbert
Pas de quoi, Mademoiselle Thiollier, c’est mon travail d’amener dans les villages ou les hameaux les gens qui descendent du tacot à la gare du Nézel. A demain.

Le cheval s’en va. Marie et Mme Berthollon entre dans l’hôtel. On retrouve le propriétaire des vaches qui discute avec un autre.

Yvan
T’as eu tout tes gars pour faucher tes blés ?

Robert
Non, y’en a deux qui ont été obligés de partir à l’armée pour leur trois ans de service, déjà l’année dernière. Le Jean a écrit l’autre jour. Y paraît que l’Etat Major est nerveux. J’ai bien peur que la guerre éclate.

Yvan
Bah ! On va y aller et leur foutre la pâté à ces boches en moins de deux. Si je dois partir, tu viendras donner un coup de main à la femme pour soigner mes petites ?

Robert
Pour sûr, mais ce serait grand malheur.

Yvan
Faut leur reprendre l’Alsace et la Lorraine à ces barbares.

Robert
Peut-être, peut-être, mais…

On entend le tocsin

Yvan et Robert
Nom de Dieu !

Les femmes tombent à genoux et prient. Silence.
Le garde-champêtre arrive avec son tambour. Il tape et lit très fort. Les femmes se relèvent.

Garde champêtre
Je viens à vous pour vous faire une annonce officielle du Président de la République, Raymond Poincarré. Il y a quelques jours, l’ordre de mobilisation générale a été donné pour tous les hommes des classes de 1876 à 1913, soient 3 millions 500 milles hommes. Vous trouverez dans vos livrets militaires les instructions pour partir. Si vous ne les comprenez pas ou que vous ne savez pas les lire, vous pouvez aller à la mairie à Larajasse pour des explications. Vous partirez sûrement vers l’Est. 16 500 trains seront mis en service dans toute la France.
L’Allemagne nous a déclaré la guerre hier, le 3 août. Aujourd’hui, 4 août, le Président Poincarré a fait cette déclaration devant l’Assemblée Nationale : « Dans la guerre qui s’engage, la France aura pour elle le droit, dont les peuples, non plus que les individus, ne sauraient impunément méconnaître l’éternel puissance morale. Elle sera héroïquement défendue par tous ses fils dont rien ne brisera devant l’ennemi l’union sacrée et qui sont aujourd’hui fraternellement assemblés dans une même indignation contre l’agresseur et dans une même foi patriotique. »
Vive la France

Roulements de tambour. Silence. Les couples se forment.

Couple 1
H : Je pars, ma femme. Tu vas avoir la responsabilité de la ferme pendant mon absence. Le père et la mère t’aideront, bien qu’ils soient bien vieux et fatigués. Il faut quand même que les enfants aillent à l’école. Tu es courageuse, tu y arriveras. Je penserai à vous sans cesse. Je t’aime.
F : Fais attention à toi. Je ferai face. Mais reviens vite car tu vas nous manquer terriblement. Ecris-nous souvent et je ferai pareil.
Couple 2
F : Tu pars à la guerre alors que notre bébé va naître en décembre. C’est un malheur, mon homme, que va-t-on devenir ?
: Ne t’inquiètes pas, y’en aura pas pour longtemps, les boches on va les renvoyer chez eux dar dar et je serai là pour la naissance de notre enfant. En attendant, fais ce que tu peux. La voisine t’aidera, elle me l’a promis. Et ta mère aussi. Ne crains rien, je reviendrai vite.
Couple 3
Un h à son fils adolescent : Fils, tu es grand et fort. Tu vas devoir faire tourner la ferme avec ta mère. Tu en es capable. Tu connais déjà bien le métier. Demande des conseils aux anciens quand tu ne sais pas.
Fils : Je ferai tout ce que je peux, mais reviens vite, et vivant. Tu vas nous manquer. Je t’aime, papa. Reviens vite et fais attention à toi.

Les hommes partent en direction de la salle. Les vaches s’en vont. Les autres restent immobiles.
Roulement de tambour

Narrateur
Fin 1914, année 1915, ceux et celles qui sont restés travaillent sans arrêt. La vie est très dure pour eux. Ceux qui croyaient que la guerre allait vite se terminer se sont trompés. Le front s’est très vite stabilisé et la guerre des tranchées s’est installée, horrible, et les morts se comptent déjà par centaines de milliers. Déjà, à l’Aubépin, quelques uns ne reviendront pas. Leur famille a reçu un courrier de la mairie les informant que leur mari, leur père ou leur fils était mort en héros. D’autres sont blessés et se trouvent dans un hôpital. Certains seront défigurés à vie, ceux que l’on appellera les gueules cassées, d’autres estropiés pour toujours. Cette affreuse guerre n’en finira pas. Faut-il pour autant perdre espoir ? Alors, une idée germe…

Femme 1
On ne peut pas attendre comme cela et ne rien faire pour protéger nos hommes.
Femme 2
Tu as raison. Ils vivent pire que des bêtes et souffrent. Mais il faut qu’ils restent vivants.
Femme 3
Nous devons nous en remettre à Dieu. Mais quoi d’autres que nos prières ?
Femme 4
Regardez cette fontaine. Elle nous donne la vie chaque jour par cette eau qui descend de St Pierre. Cotisons nous pour mettre une statue à cet endroit. Cette offrande ne pourra que protéger nos soldats.
Femme 5
Oui, et il n’y a qu’une femme pour nous sauver. Nous toutes nous travaillons sans relâche pour sauver nos fermes, éduquer nos enfants, gagner les quelques sous qui nous font vivre, nous les femmes. Alors demandons à celle qui a déjà sauvé la France il y a longtemps, Jeanne d’Arc, de protéger nos hommes. Elle est forte, elle est guerrière. Ayons foi en elle. Nous demanderons au curé ce qu’il en pense.
Femme 6
Oui, une statue de Jeanne d’Arc. Que chaque famille donne ce qu’elle peut et nous ferons faire cette statue.

Les acteurs tournent le dos à la fontaine et marchent lentement, 10 à 20 mètres. Les cloches sonnent. Ils s’arrêtent. Arrivent le maire et le curé. Tout le monde se rassemble. Le Maire enlève le cache de la statue qui apparaît en pleine lumière. Applaudissements.

Le Maire
Mes amis,
Nous sommes réunis aujourd’hui, autour de cette nouvelle statue, pour garder espoir et pour envoyer, malgré l’éloignement, un message de soutien à nos soldats, pour entourer nos pères, nos époux, nos fils, d’une chape de protection afin qu’ils nous reviennent sains et saufs une fois le devoir accompli. L’histoire de cette statue est admirable, et monsieur le curé ici présent y a prit une grande part et il bénira la statue dans les prochains jours lors d’une procession qui réunira à nouveau tous les habitants.
Vous tous, Aubépinois, alors que vous êtes confrontés à des sacrifices quotidiens considérables, vous avez encore donné la somme de 465 F avec vos dons pour cette action méritoire. Acte de foi et de solidarité, acte d’amour, qui touchera le cœur de nos combattants et leur donnera la force de survivre au milieu de la barbarie.
Vous avez choisi Jeanne d’Arc. Y avait-il d’autres choix possibles ? Certainement pas. Cette haute figure de notre histoire est devenue un symbole d’unité nationale lors de la guerre de 1870 et l’est resté.
De nombreux écrivains, de tous bords, ont publié depuis quelques dizaines d’années des livres sur elle : Maurice Barrès, Charles Maurras, Charles Péguy, Anatole France, Léon Bloy et même Jean Jaurès. Le grand Michelet, dès 1841, publiait sa « Jeanne d’Arc » dont je vous cite une phrase : « Souvenons- nous toujours, Français, que la patrie chez nous est née du cœur d’une femme, de sa tendresse et des larmes, du sang qu’elle a donné pour nous. »
Aucun parti politique ne peut s’octroyer Jeanne d’Arc. Elle appartient à tous. N’est-ce pas d’ailleurs un député radical, Joseph Fabre, qui proposa, en 1884, la création d’une fête de Jeanne d’Arc qui serait une fête du patriotisme ?
Vous savez également qu’une procédure de sanctification a commencée dès 1874 et qu’il faudra sans doute encore de longues années pour qu’elle aboutisse.
Cette statue a été réalisée, suivant le modèle bronzé médaillé du sculpteur Alexandre-Mathurin Pêche, par les entreprises Descours et Cabaud. Comme il restait un peu d’argent, vous avez pu acheter au statuaire Barbarian de Lyon une belle statue du curé d’Ars qu’on peut voir dans l’église.
Je remercie Etienne Pupier qui a bien voulu monter sur le socle pour prendre sa taille pour modèle. Viens là, petit Tcheune, que je t'embrasse. Tu as été courageux, toi aussi, du haut de tes 13 ans.
Enfants de la République, nos fils, nos frères, nos enfants, nos pères, nos époux, ceux que cet engrenage terrible de la guerre, commencé ce funeste 28 juin 1914 à Sarajevo, a jeté dans la boue des tranchées, entendez ce cri qui vous dit : soyez fort, nous vous protégeons.
Vive la République, Vive la France

Applaudissements fournis. On regarde la statue, on fait des commentaires…
Roulement de tambour

Narrateur
Nous allons faire quelques pas en direction de la sortie du village, pas qui symboliseront le temps qui passe… pour nous retrouver après guerre, vers le monument aux morts.

Au monument, le narrateur dit le nom de ceux qui sont morts avec les dates et les circonstances.


Voir annexes suivantes :
  • texte dit devant le monument aux morts
  • textes des chansons interprétées à la salle
  • lettres de poilus lues à la salle
Monument aux morts : 16 hommes de l'Aubépin sont inscrits, 16 qui ne sont pas revenus.

Ordre de mobilisation : 4 août 2014

1914
25 août 2014 : Dans les Vosges, Claudius Piégay meurt au front comme 2ème classe dans le 1er bataillon de chasseurs à pied. Il était né le 11 avril 1887. Il avait 27 ans.
1er septembre 1914 : Dans les Vosges, Jean Benoît Véricel meurt au front comme 2ème classe du 23ème régiment d'infanterie. Il était né le 11 juillet 1888. Il avait 26 ans.
3 octobre 1914 : En haute Saône, Pierre Marie Bouteille meurt d'une maladie épidémique comme 2ème canonnier du 54ème régiment d'artillerie. Il était né le 1er décembre 1888. Il avait presque 26 ans.

1915
19 janvier 1915 : En Alsace, Jean-Claude Rivoire meurt au front comme 2ème classe du 5ème bataillon de chasseurs à pied. Il était né le 17 février 1894. Il avait presque 21 ans.
26 février 1915 : Dans la Marne, Baptiste Joseph Bouteille meurt au front comme adjudant chef du 4ème régiment de marche de tirailleurs. Il était né le 3 février 1886. Il avait 29 ans.
16 juin 1915 : Dans l'Oise, Claude Chillet meurt au front comme 2ème classe du 42ème régiment d'infanterie. Il était né le 27 juillet 1886. Il avait presque 29 ans.
6 juillet 1915 : En alsace, Jean Joseph Bailly meurt de ses blessures comme caporal du 37ème régiment d'infanterie. Il était né le 12 juillet 1887. Il venait d'avoir 28 ans.
27 juillet 1915 : Dans le Pas de Calais, Claude Crozier meurt au front comme 2ème classe du 31ème bataillon de chasseurs à pied. Il était né le 8 août 1890. Il avait presque 25 ans.

1916
20 février 1916 : Dans le Pas de Calais, Jean Etienne Piégay meurt de ses blessures comme 2ème classe du 97ème régiment d'infanterie. Il était né le 20 avril 1893. Il avait presque 23 ans.
29 juillet 1916 : Dans la Somme, Jean-Marie Fléchet meurt au front comme 2ème classe du 333ème régiment d'infanterie. Il était né le 6 décembre 1880. Il avait 35 ans.
23 août 1916 : Dans la Somme, Antonin Rousset meurt au front comme 2ème classe du 23ème régiment d'infanterie. Il était né le 8 septembre 1892. Il avait presque 24 ans.
6 octobre 1916 : Dans la Somme, Pierre Claude Bouchut meurt de ses blessures comme 2ème classe servant du 112ème régiment d'artillerie lourde. Il était né le 19 novembre 1883. Il avait presque 33 ans.
Pas de morts en 1917

1918
28 avril 1918 : En Belgique, Joannès Marie Clément Montmain meurt au front comme 2ème classe du 99ème régiment d'infanterie. Il était né le 16 novembre 1879. Il avait 39 ans.
30 août 1918 : Dans l'Aisne, Jean Marie Guyot meurt de ses blessures dans l'ambulance comme 2ème classe du 23ème régiment d'infanterie. Il était né le 31 janvier 1897. Il avait 21 ans.
4 novembre 1918, 7 jours avant l'armistice : Dans l'Aisne, Pierre Marie Crozier meurt au front comme soldat du 339ème régiment d'infanterie. Il était né le 22 décembre 1894. Il avait presque 24 ans.

Nous n'avons pas pu retrouver les éléments biographiques de A. Bruyère.

Tout le monde va dans la salle pour écouter un groupe chanter des chansons datant de la guerre de 14-18 ou en parlant + lecture de quelques lettres échangées entre des poilus et leur famille.

Hardi les gars
1er couplet
Il était un zouave au rire joyeux,
Qui n'avait jamais, jamais froid aux yeux.
Il fallait le voir, sur le terrain.
Toujours plein d'entrain,
Chantant un refrain
Quand, dans la tranché', les soldats assis,
Soufflaient tristement dans leur doigts transis,
Le petit zouzou, toujours moqueur,
Réconfortait tous les coeurs.
Quand le clairon, au loin, sonnait,
Les yeux brillants, il fredonnait:
Refrain
Allons, les gars,
Ne vous désolez pas!
Quand on est zouave,
Faut être brave!
On a pas chaud, mais, Dieu merci,
Chez les Boch's il fait froid aussi.
Lorsque demain nous marcherons, là-bas,
Sans défaillance,
Pleins d'espérance,
Nous chanterons:
Hardi, les gars,
C'est pour la France!
2ème couplet
Mais, dans la tranchée, un officier vient
Et leur dit "Soldats, écoutez moi bien:
Il me faut, ce soir, dix d'entre vous!"
Alors, d'un seul coup,
Chacun est debout.
Un instant plus tard, se glissant, sans bruit,
Tous les hommes rampent, mais, dans la nuit,
Dans un piège tombent nos troupiers
Qui sont tous fait prisonniers.
Le p'tit zouzou, la rage au coeur,
Chante en riant de ses vainqueurs:
Refrain
Allons, les gars,
Ne vous désolez pas!
Quand on est zouave,
Faut être brave!
On est prisonnier, mais merci!
Les Français en on fait aussi!
Levez la tête devant ces gens-là!
Sans défaillance, 
Pleins d'espérance,
Chantons quand même : 
"Hardi, les gars,
C'est pour la France!"

3ème couplet
La nuit va finir et les Allemands
Font marcher sur nous tous leur régiments,
Poussant devant eux, les bras liés,
Tous leur prisonniers
Comme bouclier.
"Un seul cri, un seul, c'est la mort pour vous!"
Dit le chef teuton au petit zouzou
Dont le regard voit déjà là-bas,
Les lignes de nos soldats.
Dans l'aube grise, un chant s'éteint:
C'est du clairon, l'écho lointain...
Refrain


Allons, mon gars, 
Ne te désole pas!
Pensa le zouave,
Faut être brave!
Les Français ont cessé le feu,
Croyant les nôtres devant eux.
Soudain, la voix du zouzou s'éleva,
Dans le silence:
"Les Boch's avancent!
Tirez sur nous,
Hardi, les gars,
C'est pour la France!"

Tu n'en reviendras pas (Texte d'Aragon)
Tu n'en reviendras pas toi qui courais les filles
Jeune homme dont j'ai vu battre le coeur à nu
Quand j'ai déchiré ta chemise et toi non plus
Tu n'en reviendras pas vieux joueur de manille

Qu'un obus a coupé par le travers en deux
Pour une fois qu'il avait un jeu du tonnerre
Et toi le tatoué l'ancien légionnaire
Tu survivras longtemps sans visage sans yeux

On part Dieu sait pour où Ça tient du mauvais rêve
On glissera le long de la ligne de feu
Quelque part ça commence à n'être plus du jeu
Les bonshommes là-bas attendent la relève

Roule au loin roule train des dernières lueurs
Les soldats assoupis que la danse secoue
Laissent pencher leur front et fléchissent le cou
Cela sent le tabac la laine et la sueur

Comment vous regarder sans voir vos destinées
Fiancés de la terre et promis des douleurs
La veilleuse vous fait de la couleur des pleurs
Vous bougez vaguement vos jambes condamnées

Déjà la pierre pense où votre nom s'inscrit
Déjà vous n'êtes plus qu'un mot d'or sur nos places
Déjà le souvenir de vos amours s'efface
Déjà vous n'êtes plus que pour avoir péri


Dans les tranchées de Lagny
 
En face d'une rivière
Du côté de Lagny
Près des amas de pierres
Qui restent de Lagny,
Dans la Tranchée des Peupliers"
Vite on se défile en cachette
Braquant le fusil sur l'ennemi
Prêt à presser sur la gâchette.
Aux abords de Lagny
Lorsque descend la nuit
Dans les boyaux on s'défile en cachette,
Car la mitraille nous fait baisser la tête.
Si parfois un obus
Fait tomber un poilu
Près du cimetière on dérobe ses débris
Aux abords de Lagny.
Le jour on se repose
Après six jours de turbin,
Ce qu'on fait, c'est la même chose
On va se laver un brin.
Aux abords de Metz, c'est ça qui est bath
De r'garder tous ces militaires
S' laver, s' brosser, s' frotter les pattes
Aux effets de la bonne eau claire.
Au village de Lagny
Lorsque descend la nuit,
Après la soupe devant quelques bouteilles,
Les Poitevins se comportent à merveille.
Allons, mon vieux cabot,
Vite encore un kilo
Afin d'nous faire oublier les ennuis
Des environs d' Lagny.
V'la la soupe qui s'achève,
On prépare son fourbi,
Car ce soir, c'est la r'lève,
On va quitter Lagny.
Des provisions et son bidon,
Voilà c' que jamais on n'oublie.
Au petit bois, j' connais l'endroit
Où l'on surveille sa patrie.
Aux environs d' Lagny
Lorsque descend la nuit,
Comme on ne peut se payer une chambrette,
Le brav' troupier se prépare une couchette
Dans un trou ténébreux
Faisant des rêves affreux,
Il se relève pour veiller l'ennemi,
Aux environs d' Lagny.

 
Connaissant bien leurs thèmes
Marchant d'un pas hardi,
les poilus d' la cinquième
(Au 69: Bibi)
S'en vont bon train, tous bons copains,
Ensemble ils ne craignent pas les boches,
Si l'ennemi tue un ami,
Ils l'emportent loin de ces rosses.
Aux environs d' Lagny
Lorsque descend la nuit
Le brave troupier est couché sur la terre
Dans son sommeil il oublie la misère
Si la paix v'nait sous peu
Comme nous serions heureux,
Plus de massacre, nous r'verrions nos pays
Qui sont loin de Lagny.
 

La Madelon

- 1 -
Pour le repos, le plaisir des militaires
Il est là-bas à deux pas de la forêt
Une maison aux murs tout couverts de lierre
"Aux tourlouroux", c'est le nom du cabaret
La servante est jeune et gentille
Légère comme un papillon
Comme son vin, son oeil pétille
Nous l'appelons la Madelon
Nous en rêvons la nuit, nous y pensons le jour
Ce n'est que Madelon, mais pour nous c'est l'amour.

Refrain:
Quand Madelon vient nous servir à boire
Sous la tonnelle, on frôle son jupon
Et chacun lui raconte une histoire
Une histoire à sa façon
La Madelon pour nous n'est pas sévère
Quand on lui prend la taille ou le menton
Elle rit, c'est tout l' mal qu'elle sait faire
Madelon, Madelon, Madelon !

- 2 -
Nous avons tous au pays une payse
Qui nous attend et que l'on épousera
Mais elle est loin, bien trop loin pour qu'on lui dise
Ce qu'on fera quand la classe rentrera
En comptant les jours, on soupire
Et quand le temps nous semble long
Tout ce qu'on ne peut pas lui dire
On va le dire à Madelon
On l'embrasse dans les coins, elle dit : "Veux-tu finir ..."
On s'figure que c'est l'autr', ça nous fait bien plaisir.

- 3 -
Un caporal, en képi de fantaisie
S'en fut trouver Madelon un beau matin
Et, fou d'amour, lui dit qu'elle était jolie
Et qu'il venait pour lui demander sa main
La Madelon, pas bête en somme,
Lui répondit en souriant :
- Et pourquoi prendrais-je un seul homme
Quand j'aime tout un régiment ?
Tes amis vont venir, tu n'auras pas ma main
J'en ai bien trop besoin pour leur verser du vin

Les Tourneuses d'obus

I. – On n’est pas inutiles,
On n’est pas embusquées,
On a les bras dans l’huile,
On est dure au métier.
Nous avons des ampoul’s aux mains,
Et nous somm’ des femmes pas fragiles,
C’est nous qui f’sons dès le matin,
Des soixant’quinz’ ou des cent vingt
Poussant l’burin !

Refrain
Nous somm’s les tourneuses d’obus
Les mômes des Poilus
On est pas des duchesse
On peut nous voir dès le matin
Nous cavaler au turbin
Et tout le jour à l’atelier
On cisèle l’acier
Comm’ des homm’s à la r’dresse
On peut dir’ qu’ell’s jett’nt leur jus
Les tourneuses d’obus.

II. – Nous gagnons la brigfaille,
Des vieux à la maison,
L’homme est à la bataille,
Il faut bien qu’nous bouffions.
En donnant la crout’ aux moutards
C’est nous qui faisons la mitraille
Que nos gars envoient aux boch’mards
Pour leur z’y rentrer dans le lard
Ou bien autr’ part ! ( Au Refrain )

III. – Quand la guerr’ s’ra finie,
Qu’nos poilus reviendront,
Notre tache accomplie,
A la gar’ nous irons.
Nous leur dirons plein’ de fierté :
On va reprendre notre vie,
Reprends ta place à l’atelier,
Nous les femm’s on r’tourne au foyer
Pour te choyer ! ( Au Refrain ).

La chanson de Craonne

Couplet 1
Quand au bout d’huit jours, le r’pos terminé,
On va r’prendre les tranchées,
Notre place est si utile
Que sans nous on prend la pile
Mais c’est bien fini, on en a assez,
Personn’ ne veut plus marcher,
Et le cœur bien gros, comm’ dans un sanglot
On dit adieu aux civ’lots.
Même sans tambour, même sans trompette,
On s’en va là haut en baissant la tête.
Refrain
Adieu la vie, adieu l’amour,
Adieu toutes les femmes.
C’est bien fini, c’est pour toujours,
De cette guerre infâme.
C’est à Craonne, sur le plateau,
Qu’on doit laisser sa peau
Car nous sommes tous condamnés
C’est nous les sacrifiés !
Couplet 2
Huit jours de tranchées, huit jours de souffrance,
Pourtant on a l’espérance
Que ce soir viendra la r’lève
Que nous attendons sans trêve.
Soudain, dans la nuit et dans le silence,
On voit quelqu’un qui s’avance,
C’est un officier de chasseurs à pied,
Qui vient pour nous remplacer.
Doucement dans l’ombre, sous la pluie qui tombe
Les petits chasseurs vont chercher leurs tombes.










Refrain
Couplet 3
C’est malheureux d’voir sur les grands boul’vards
Tous ces gros qui font leur foire ;
Si pour eux la vie est rose,
Pour nous c’est pas la mêm’ chose.
Au lieu de s’cacher, tous ces embusqués,
F’raient mieux d’monter aux tranchées
Pour défendr’ leurs biens, car nous n’avons rien,
Nous autr’s, les pauvr’s purotins.
Tous les camarades sont enterrés là,
Pour défendr’ les biens de ces messieurs-là
Refrain
Ceux qu’ont l’pognon, ceux-là r’viendront,
Car c’est pour eux qu’on crève.
Mais c’est fini, car les trouffions
Vont tous se mettre en grève.
Ce s’ra votre tour, messieurs les gros,
De monter sur l’plateau,
Car si vous voulez faire la guerre,
Payez-la d' votre peau !
 

La Madelon de la victoire

{Refrain:}
Madelon, emplis mon verre
Et chante avec les poilus
Nous avons gagné la guerre
Hein, crois-tu qu'on les a eus !
Madelon, ah, verse à boire !
Et surtout n'y mets pas d'eau
C'est pour fêter la victoire
Joffre, Foch et Clemenceau !
Après quatre ans d'espérance
Tous les peuples alliés
Avec les poilus de France
Font des moissons de lauriers
Et qui préside la fête ?
La joyeuse Madelon
Dans la plus humble guinguette
On entend cette chanson
"Ohé, Madelon !
À boire et du bon !"
Sur le marbre et dans l'Histoire
Enfants, vous verrez gravés
Les noms rayonnants de gloire
De ceux qui nous ont sauvés
Mais en parlant de vos pères
N'oubliez pas Madelon
Qui versa sur leur misère
La douleur d'une chanson
Chantons Madelon
La muse du front !

 
Madelon, la gorge nue,
Leur versait du vin nouveau
Lorsqu'elle vit toute émue
Qui ? Le général Gouraud
Elle voulut, la pauvrette,
Se cacher dans la maison
Mais Gouraud vit la fillette
Et lui cria sans façon
"Ohé, Madelon !
À boire et du bon !
Alors, ce fut du délire
Chacun reprit ce refrain
Que l'écho s'en fut redire
À ceux du brave Mangin
Cette clameur enflammée
Courut tout le long du front
Et bientôt toute l'armée
Répétait à l'unisson
"Ohé, Madelon !
A boire et du bon !"

 


Pourquoi ont-ils tué Jaurès (Jacques Brel)
Ils étaient usés à quinze ans
Ils finissaient en débutant
Les douze mois s'appelaient décembre
Quelle vie ont eu nos grand-parents
Entre l'absinthe et les grand-messes
Ils étaient vieux avant que d'être
Quinze heures par jour le corps en laisse
Laissent au visage un teint de cendres
Oui notre Monsieur, oui notre bon Maître

Pourquoi ont-ils tué Jaurès ?
Pourquoi ont-ils tué Jaurès ?

On n' peut pas dire qu'ils furent esclaves
De là à dire qu'ils ont vécu
Lorsque l'on part aussi vaincu
C'est dur de sortir de l'enclave
Et pourtant l'espoir fleurissait
Dans les rêves qui montaient aux cieux
Des quelques ceux qui refusaient
De ramper jusqu'à la vieillesse
Oui notre bon Maître, oui notre Monsieur

Pourquoi ont-ils tué Jaurès ?
Pourquoi ont-ils tué Jaurès ?

Si par malheur ils survivaient
C'était pour partir à la guerre
C'était pour finir à la guerre
Aux ordres de quelque sabreur
Qui exigeait du bout des lèvres
Qu'ils aillent ouvrir au champ d'horreur
Leurs vingt ans qui n'avaient pu naître
Et ils mouraient à pleine peur
Tout miséreux oui notre bon Maître
Couverts de prèles oui notre Monsieur
Demandez-vous belle jeunesse
Le temps de l'ombre d'un souvenir
Le temps de souffle d'un soupir

Pourquoi ont-ils tué Jaurès ?
Pourquoi ont-ils tué Jaurès ?


3 lettres de poilus lues entre quelques chants
22 septembre 1916, Verdun
Ma chère Édith,
La vie ici est très dure. Dans les tranchées, l'odeur de la mort règne. Les rats nous envahissent, les parasites nous rongent la peau ; nous vivons dans la boue, elle nous envahit, nous ralentit et arrache nos grolles. Le froid se rajoute à ces supplices. Ce vent glacial qui nous gèle les os, il nous poursuit chaque jour. La nuit, il nous est impossible de dormir. Être prêt, à chaque instant, prêt à attaquer, prêt à tuer. Tuer, ceci est le maître-mot de notre histoire. Ils nous répètent qu'il faut tuer pour survivre, je dirais plutôt vivre pour tuer. C'est comme cela que je vis chaque minute de cet enfer. Sans hygiène. Sans repos. Sans joie. Sans vie.Cela n'est rien comparé au trou morbide où ils nous envoient. Sur le champ de bataille, on ne trouve que des cadavres, des pauvres soldats pourrissant sur la terre imprégnée de sang. Les obus, les mines, détruisent tout sur leur passage. Arbres, maisons, et le peu de végétation qu'il reste. Tout est en ruines. L'odeur des charniers, le bruit des canons, les cris des soldats... L'atmosphère qui règne sur ce champ de carnage terroriserait un gosse pour toute sa vie. Elle nous terrorise déjà.
Lundi, je suis monté au front. Ils m'ont touché à la jambe. Je t'écris cette lettre alors que je devrais être aux côtés des autres, à me battre pour ma patrie. Notre patrie, elle ne nous aide pas vraiment. Ils nous envoient massacrer des hommes, alors qu'eux, ils restent assis dans leurs bureaux; mais en réalité, je suis sur qu'ils sont morts de peur.
Ah ! Ce que j'aimerais recevoir une lettre. Cette lettre, celle qu'on attend tous, pouvoir revenir en perme. Ce que j'aimerais te revoir, ma chère épouse ! Retrouver un peu de confort, passer du temps avec notre petit garçon...
Est-ce que tout le monde va bien ? Ne pensez pas à toutes ces horreurs. Je ne veux pas que vous subissiez cela par ma faute. Prends bien soin de toi, de notre fils, et de mes parents. Et, même si je ne reviens pas, je veillerai toujours sur toi. Je pense à vous tous les jours, et la seule force qui me permet encore de survivre, c'est de savoir que j'ai une famille qui m'attend, à la maison.
J'espère être à vos cotés très prochainement, à bientôt ma belle Édith, je t'aime.
Pierre.

 
Le 18 octobre 1917,
Ma très chèreLouise,
J'ai quitté les tranchées hier au soir vers 23h, maintenant je suis au chaud et au sec à l'hôpital, j'ai à peu près ce qu'il faut pour manger.
Hier, vers 19h, on a reçu l'ordre de lancer une offensive sur la tranchée ennemie à un peu plus d'un kilomètre. Pour arriver là-bas, c'est le parcours du combattant, il faut éviter les obus, les balles allemandes et les barbelés. Lorsqu'on avance, il n'y a plus de peur, plus d'amour, plus de sens, plus rien. On doit courir, tirer et avancer. Les cadavres tombent, criant de douleur. C'est tellement difficile de penser à tout que l'on peut laisser passer quelque chose, c'est ce qui m'est arrivé. A cent mètres environ de la tranchée Boche, un obus éclata à une dizaine de mètres de moi et un éclat vint s'ancrer dans ma cuisse gauche, je poussai un grand cri de douleur et tombai sur le sol. Plus tard, les médecins et infirmiers vinrent me chercher pour m'emmener à l'hôpital, aménagé dans une ancienne église bombardée. L'hôpital est surchargé, il y a vingt blessés pour un médecin. On m'a allongé sur un lit, et depuis j'attends les soins.
Embrasse tendrement les gosses et je t'embrasse.
Arthur
P.S. : J'ai reçu ton colis ce matin, cela m'a fait plaisir, surtout le pâté et la viande. Si tu peux m'en refaire, j'y goûterai avec plaisir.

 
11 novembre 1918
Ma chérie,
Que n'ai-je été aujourd'hui près de toi, avec nos chers enfants ?
C'est dans un petit village breton, Saint-Vincent, que j'ai vu le visage de la France en joie. J'étais parti de Nantes à 9 heures. On y disait que l'armistice était signé. Mais depuis trois jours ce bruit courait sans cesse, et sans cesse il était affirmé plus certainement ; et les cloches restaient muettes, il fallait attendre une confirmation officielle. Aussi la ville, ce matin, avait-elle repris son calme, les drapeaux seulement flottaient plus nombreux, et les illuminations préparées pour la veille au soir se résignaient à attendre encore douze heures.
Il faut attendre. Mais qu'attend-on ? Pourquoi attend-on ? Impossible de croire sans arrière-pensée aux retards du courrier qui est parti pour Spa, aux suggestions d'une prorogation de délai. La route de Malestroit, la traversée du vallon inondé et encore embrumé malgré le sommeil qui brille depuis deux heures. Nous passons sans y prendre garde la route à gauche qu'il nous faut prendre, et nous voici dans un village. A droite la mairie, pavoisée, au fond l'église pavoisée, mais dans le halètement du moteur qui s'arrête… les cloches, les cloches à toute volée et, sortant de l'église, une troupe d'enfants : soixante, peut-être cent petits enfants de France, la classe 30 de Saint-Vincent, en Morbihan, drapeaux en tête, avec le curé en serre-file qui les pousse et les excite, et les gens qui font des grands gestes. Vite hors de la voiture, et les hommes et les femmes qui sont les plus près se précipitent vers nous. Il n'est besoin d'aucune explication. Seulement un homme et des femmes nous disent en pleurant qu'ils sont des réfugiés. Ils n'ont qu'un mot : « Ah ! les cochons ! » Mais nous les comprenons. Ils revoient leur pays détruit, ils repensent à leur martyre de trois ans et plus, à leur exil, à leur retour.
Accolade au curé dont la main tremblante tient la dépêche jaune : « L'armistice est signé. Les hostilités cessent aujourd'hui à 11 heures. Je compte sur vous pour faire sonner les cloches. » Poignées de main au maire, M. de Piogé, à un autre notable dont la femme, morte récemment, a donné cette cloche qui sonne si joyeusement. Nos alliés sont acclamés ; on crie : « Vive la France et vive l'Amérique ! Vive Foch, vive Joffre ! » On remercie Dieu et le poilu ; et le curé montre son grand drapeau du Sacré-Cœur qui flotte triomphant sur le parvis de son église. Chacun pense à ceux des siens dont le sacrifice a gagné cette heure. Les larmes coulent sans qu'on cherche à les cacher, mais les visages rient : le visage de la France est joyeux.
Je voudrais voler vers toi, les enfants, ta mère et tous. Je pense à Jules dont j'ai reçu hier soir une carte. Je pense à François et à tes frères qui sont sains et saufs. Et je me réjouis, puisque je n'étais pas auprès de toi en ce moment unique, d'avoir du moins vécu cette heure dans un petit village breton, simple, sincère, humble, plutôt que dans une ville en délire.
Et maintenant, partout, les cloches nous accompagnent. A Saint-Jacut, où nous sommes admirablement reçus par M. et Mme de Verchère, leurs filles et leurs petits-enfants. Mais que dire à cette jeune veuve dont le mari, mort à Salonique, n'a pas connu le petit garçon, l'espoir de la maison ?
Allaire : les cloches encore - et tous ces gens qui reviennent de la foire de Redon avec leurs voitures pavoisées de drapeaux français et américains.
Redon, c'est déjà la foule, la joie la plus bruyante.
Avessac : les cloches encore. Nous sablons le champagne à La Châtaigneraie.
Plessé : les cloches, toujours, et le tambour, et déjà des illuminations - et puis le grand calme de la forêt du Gâvre, puis le village du Gâvre, illuminé et silencieux. Blain, plus tumultueux, l'église se remplit.
Bouvron, c'est tout pareil, et Savenay : tous les Alliés dans les rues ; la gare enfin où je t'écris. Un train militaire part. Des soldats américains s'en vont vers le front. Mais quels cris de joie ! « Finische » la Guerre.
Il y en a un qui veut absolument m'embrasser en anglais. Il est un peu ivre.
Je ne peux pas encore te rejoindre.
Je t'embrasse.
Louis